à Propos


Viviane de Montalembert

Courrier :
Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Du même auteur

La Croix, principe du salut

Femme, pourquoi pleures-tu ? Jn20,11-13

Un Christ crucifié 1 Co, 22-25

Il s'est fait obéissant Ph 2, 7-8

Ennemis de la Croix Ph 3, 17-4

Tous et un seul, une vielle histoire Rm 5,12

SUITE…

Dans la même série

Crois seulement, le reste suivra… jpbo

Les Saints Jours jpbo

Le serviteur et le peuple pl

Le lavement des pieds pl

Crucifixion. L'exaltation du corps pl 

Jalons
"Près de la croix se tenait sa mère"
Marie debout près de la croix où agonise son fils éveille immanquablement dans l’âme chrétienne des sentiments d’estime et de tendre compassion. Elle apparaît comme la figure tutélaire de toutes les mères écrasées de douleur devant la mort de leur enfant. Il semble bien que la vie de ce fils et sa valeur inestimable soient toutes entières recueillies dans l’affliction de cette femme qui autrefois lui a donné la vie.  Ici la mort du fils est comme rabattue sur sa naissance, suscitant une interrogation de fond : à quoi bon donner la vie, si finalement c’est pour laisser mourir ? Le questionnement est simple, et il est vrai.
 
Déboires exégétiques
 
Mais il se complique avec la suite du texte, de l'évangile de Jean : "Jésus voyant sa mère et, se tenant près d’elle, le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : “Femme, voici ton fils.” Puis il dit au disciple : “Voici ta mère.” Dès cette heure-là, le disciple l’accueillit chez lui." Une certaine gêne s’empare alors de l’esprit du lecteur ou de la lectrice aujourd’hui nourris de théories freudiennes, à la vue de ce grand garçon ainsi flanqué d’une mère pour le restant de ses jours. Le malaise s’accentue encore à constater la tournure bien souvent infantile que peut prendre une certaine dévotion mariale qui fait de Marie épouse-et-mère une sorte de femme idéale devant laquelle le chrétien devra se tenir comme l’éternel enfant contrit et suppliant. On sait le genre d’alibi que peut représenter ce type de dévotion pour nombre d’hommes qui s’économisent ainsi le risque d’une relation adulte avec les femmes. En contrepoint de cette instrumentalisation de la mère omniprésente qu’on ne quitte jamais se dresse la figure de la “mère castratrice” qui pèse aujourd’hui lourdement sur toutes les mères, y compris sur celles qui ayant mis un enfant au monde ne songent pas à le garder pour elles.  

Pour toutes ces raisons, j’avoue ma réticence pendant bien des années devant ce verset de l’évangile de Jean qui place la mère au premier plan au détriment, pensais-je, de Marie Madeleine — la figure de l’épouse — dont la présence n’est que mentionnée. Mais à la faveur d’un questionnement personnel plus exigeant, il m’a fallu finalement affronter le texte tel qu’il nous est donné, le laisser parler plus fort que tous les préjugés culturels accumulés, et c’est récemment ce que j’ai fait. Ma question était à peu près celle-ci, fortement influencée par le discours psychanalytique propre à notre époque : une mère a-t-elle l’obligation morale de disparaître de la vie de ses enfants parvenus à l’âge adulte, sous peine de devenir pour eux un obstacle à leur plein épanouissement ? En ce cas, pourquoi l’évangile de Jean nous donne-t-il à contempler cette scène où Jésus trouva bon de confier à sa mère "le disciple qu’il aimait", lequel pourtant n’était déjà plus un enfant ?
 
Quoiqu’il en soit de mes propres interrogations, le trouble dans l’assemblée chrétienne est palpable chaque fois qu’est donné à commenter tel ou tel évangile où la mère semble de prime abord se faire rabrouer par un fils contrarié de ses interventions. Pour exemple : l’épisode du "Recouvrement au temple" où Marie, retrouvant son fils après trois jours d’angoisse, s’entend répondre : "Pourquoi me cherchiez-vous, ne saviez-vous pas…" (Luc 2, 41-50). Ou encore ce passage de l’évangile de Marc où Jésus, sollicité par sa mère et ses frères de sortir de la pièce où il se tient pour aller leur parler, leur fait répondre : "Qui est ma mère, qui sont mes frères… ?" (Marc 3, 31-351). Chaque fois le dilemme est perceptible : le commentaire sera-t-il l’occasion pour le prédicateur d’accentuer l’impression d’inadéquation de la mère avec le fils, ou tentera-t-il au contraire de sauver l’image de la mère en cherchant - laborieusement - une autre interprétation ? En vérité on ne s’en sortira pas, à moins de quitter le registre affectif propre à une approche psychologisante des textes, pour aborder aux rives de la théologie qui se révèlera beaucoup plus sobre et riche de sens.

Les noces de Cana

Dans l’évangile de Jean, Marie la mère de Jésus n’apparaît que deux fois, dans deux scènes qui encadrent son ministère public, l’une qui lui donne le coup d’envoi, les Noces de Cana, et l’autre qui l’achève, l’épisode de la Croix. Aux Noces de Cana, à sa mère qui vient lui signaler le manque de vin, Jésus répond par une interrogation. Littéralement : "Femme / quoi ? / pour toi et pour moi ? Mon heure n’est pas encore venue" (Jean 2, 42). L’heure, dans l’évangile de Jean, est celle où le Père est appelé à glorifier le fils pour que le fils à son tour le glorifie (Jean 17, 1). Et pour la mère — c’est Jésus qui le dit lui-même — l’heure est celle de mettre au monde un enfant : "La femme, lorsqu'elle accouche, a de la tristesse, parce que son heure est venue ; mais quand elle a donné le jour à l'enfant, elle ne se souvient plus de la détresse, tant elle a de joie qu'un homme soit venu au monde" (Jean 16, 21).  "Quoi pour toi et pour moi" renvoie donc à un seul et même événement pour lui et pour elle : la naissance du fils. Nous verrons plus loin ce qu’il en est de cette naissance qui, à ce stade, n’est pas derrière mais devant eux.
 
La prophétie de Siméon

L’évangile de Luc de la même manière rapproche les deux missions, celle de la mère et celle du fils, à travers la prophétie de Siméon lors de la présentation de l’enfant au Temple. À la mère il est annoncé que l’enfant sera "occasion de chute et de relèvement pour beaucoup en Israël", "un signe" en butte à la contradiction ; quant à elle, "un glaive" lui transpercera l’âme "afin que soient révélées les pensées dans le cœur de beaucoup en Israël" (Luc 2, 34-353). À chacun d’eux est annoncée une double épreuve, pour une part active et pour une autre passive. Le fils est placé là pour provoquer la chute et le relèvement de beaucoup, en même temps qu’il subira la contradiction ; et la mère subira le glaive afin que soient révélées les raisonnements — les calculs4 — qui occupent bien des gens. Leur deux missions sont coordonnées, mais chacune d’elles a sa tonalité propre. Au verset suivant, il est dit que "son père et sa mère s’étonnaient de ce qu’on disait de lui" (Luc 2, 33). Il y a dans cet étonnement une nuance d’interrogation muette qui plus tard devra trouver sa réponse.

Le recouvrement au Temple

L’évangile de Luc se poursuit avec un autre épisode où à nouveau il est dit que ses parents "ne comprennent pas". Jésus a douze ans. Il est venu à Jérusalem avec ses parents mais, sans les prévenir, il n’est pas reparti avec eux. Quand ils le retrouvent enfin après trois jours de recherche, "ils furent frappés, et sa mère lui dit : "Enfant, pourquoi as-tu fait ainsi pour nous ? Voici que ton père et moi, douloureux, nous te cherchions"" (Luc 2, 485). N’allons pas croire immédiatement à une altercation entre la mère et le fils. Il ne s’agit pas ici de débordement émotionnel mais de quête de sens. Entre la mère et le fils, nous assistons à un débat théologique très précis qui fait suite à celui qui a déjà occupé le jeune Jésus depuis trois jours au milieu des docteurs.
 
Dans ce "pourquoi as-tu fait ainsi pour nous ?", la mère s’enquiert auprès de son fils du sens que doit prendre, pour eux deux, son geste. Car il y a dans cet événement, qui les concerne tous également, quelque chose à comprendre pour la mère dont le sens s’éclairera d’autant mieux que le fils lui dira ce qu’il en est pour lui. Ainsi, "ton père et moi, douloureux…" ne renvoie pas à un quelconque état psychique dont elle lui ferait reproche mais, plus profondément, aux douleurs de l’enfantement6,lesquelles se prolongent dans le temps avec la responsabilité, pour les parents, de pourvoir à la vie de l’enfant menacée immédiatement7.
 
Marie interroge ici la nature de son partenariat engagé avec Dieu dès la conception de l’enfant, et le sens de son déploiement dans le temps. Dès lors on comprend mieux la réponse de Jésus : "… je dois être aux affaires de mon Père". Par là il actualise le Fiat prononcé par Marie autrefois et il en recueille le fruit pour sa propre vie —  "je dois être aux affaires de mon Père" —, y ajoutant la figure du Père absente du récit de l’Annonciation et que seul pouvait désigner le Fils. Le "ne saviez-vous pas…" — qui sous-entend que, bien sûr, ils savent ! — vient alors confirmer le nouage de la relation mère et fils où ils sont tous deux rapportés, non pas l’un à l’autre, mais au seul vouloir du Père. "Mais ils ne comprirent pas ce qu’il leur disait…" (Luc 2, 50) pour finir ne clôt pas le dialogue sur un échec mais l’ouvre au contraire vers plus de sens à découvrir. Pour preuve cette autre parole qui vient juste après : "Sa mère conservait toutes ces paroles dans son cœur" (Luc 2, 518). C’est en la présence du Père enfin nommé que la mère désormais fait le chemin.

Le fils unique d’une veuve

Deux passages encore, de l’évangile de Luc, font référence à la mère. L’un met en scène une autre femme que Marie, qui lui ressemble étrangement. C’est une veuve croisée par Jésus aux portes de la ville de Naïn ; elle porte en terre son fils unique. L’évangéliste précise alors que Jésus fut "ému" et qu’il lui dit "Ne pleure pas !" Et voilà qu’aussitôt il ressuscite ce fils, "et il le rendit à sa mère" (Luc 7, 12-15). Le message ainsi envoyé à sa propre mère est assez clair : le fils qu’elle accompagnera vers sa mort est celui-là même qui ressuscitera.

Plus loin on aperçoit la mère de Jésus encore une fois, le jour où l’on vient dire à Jésus : "Ta mère et tes frères se tiennent dehors et veulent te voir" et qu’il leur fait répondre : "Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui entendent la parole de Dieu et la mettent en pratique." (Luc 8, 20-21) Mettre en pratique la parole de Dieu entendue depuis le commencement va donc maintenant consister pour elle à accompagner ce fils de loin sans plus avoir à poser de questions.  Avant la Croix, elle aussi a connu Gethsémani. Mais aujourd’hui le vouloir du Père pour elle ne fait plus débat. Elle en a compris l’enjeu : ce n’est pas pour un fils seulement qu’elle fait le chemin, mais pour beaucoup d’autres. Le "fiat" — "qu’il me soit fait selon ta parole" — consenti autrefois a maintenant trouvé en elle son plein accomplissement.

On ne retrouvera la présence de la mère mentionnée sous la plume de Luc que bien plus tard, au Cénacle où elle se tient avec les disciples et quelques femmes (Ac 1, 14), témoin au milieu d’eux d’une nouvelle naissance attendue pour chacun d’eux, dans le Saint Esprit.

"Voici ta mère"

Enfin revenons à cette parole qui fut au point de départ de notre réflexion : "Près de la Croix se tenait sa mère" (Jean 19, 25). Là encore, n’en restons pas aux sentiments, ni à ce qu’on a coutume d’appeler l’‘instinct maternel’ lequel, chez l’animal comme chez l’humain, fait bien souvent défaut. Si cette mère sait aujourd’hui se tenir auprès de la Croix sans hurler, gémir ou s’effondrer, c’est qu’elle a désormais accepté l’impensable, la nécessaire défiguration du fils, pour le salut de la multitude. Ce mouvement-là, qui va à rebours de tout ce qui l’a autrefois portée à mettre au monde ce fils, pour qu’il vive, exige d’elle cette fois encore une participation active. Conjuguée au vouloir du Père depuis le commencement, elle est sollicitée ici encore de donner son consentement. Car c’est dans la chair de la mère que vient s’inscrire, tout comme la naissance, la mort du fils.

Mettre le fils au monde revient alors à le livrer à ce monde pécheur, à tous ceux-là qui, au moral comme au physique, ne savent que tuer, pour qu’il leur soit configuré9. La configuration du fils au monde pécheur ne vient pas de ce qu’il serait complice du geste meurtrier, mais de ce qu’il en subit pleinement l’impact en sa propre chair. Le corps du fils supplicié exposé en Croix devient alors le lieu où sont révélées les intentions cachées, où elles prennent corps pour être portées à la lumière10.

"Jésus, voyant sa mère et, près d'elle, le disciple qu'il aimait, dit à sa mère : Femme, voici ton fils. Puis il dit au disciple : Voici ta mère. Et dès cette heure-là, le disciple la prit chez lui" (Jean 19, 26-27).

L’évangéliste Jean n’a pas ici pour objet de nous montrer un Jésus qui, même à l’agonie, se préoccuperait encore de régler l’avenir domestique de sa mère, ou même d’assurer le confort affectif ou spirituel de son disciple après sa disparition. Beaucoup plus sérieusement, c’est à une passation de témoin que nous assistons entre le Fils, Jésus, et cet autre fils, le seul disciple présent à la Croix. C’est un envoi en mission. Le ministère de la Croix ne s’arrête pas avec Jésus au Golgotha, mais il s’étend immédiatement à son disciple et, au-delà de lui, à tous ceux qui, parsemés à travers le monde et dans les situations les plus diverses, embrassent la Croix.
 
Et il faudra une mère chaque fois qui consente au sacrifice.

Marie et Madeleine

Jean, au chapitre 19, nous montre Marie présente à la Croix, mais au chapitre 20 elle a disparu. On ne la reverra plus. C’est Madeleine que l’on trouve près du tombeau au matin de la résurrection, elle qui s’en va annoncer à Pierre et à "l’autre disciple" la disparition du corps (Jean 20, 1-2), et c’est elle encore dont Jésus se fait reconnaitre un peu plus tard, dans cette émouvante scène de retrouvailles où, toute en pleurs, elle l’a d’abord pris pour le jardinier (Jean 20, 11-1811).
 
Marie à la Croix, Madeleine à la Résurrection. L’épouse partage la kénose du Fils, la mère l’accompagne. C’est différent. Autrefois Marie a partagé l’épreuve de Joseph. Pour lui, elle était l’épouse, leurs sorts étaient liés — s’il la dénonçait publiquement, elle serait lapidée12. Aujourd’hui c’est Madeleine qui fait avec Jésus la traversée. La mère est témoin de l’abaissement du Fils, et l’épouse est conviée à partager sa gloire. Naissance et avènement. Deux ministères de femmes qui se côtoient, sans se confondre pour autant.
 
Viviane de Montalembert 03 12
 

1. Le passage est commun au trois évangiles synoptiques. On le trouve en Matthieu 12, 46 et Luc 8, 19-21.

2. Trad. Philippe Lefebvre. On peut regretter la traduction de la Bible de Jérusalem : "Femme, que me veux-tu ?" qui exclut de la question la double contribution de la mère et du fils à une même situation. La Nouvelle Bible de Second traduit : "Femme, qu'avons-nous de commun en cette affaire ?…", ce qui est plus proche du sens.

3. Littéralement :  "Voici que celui-ci se trouve là pour (la) chute et (le) relèvement de beaucoup en Israël et pour (être) un signe contredit [contesté]. Et une épée passera à travers ta propre âme afin que soient révélés les raisonnements [calculs] hors de beaucoup de cœur."

4. Le mot "raisonnement", dialogismos en grac, se trouve plusieurs fois en Luc qui semble aimer ce terme. Il exprime souvent les calculs qui n'atteignent pas (ne veulent pas atteindre) la vérité : Lc 5,22 / 6, 8 / 9, 46-47 / 24, 38 (le texte de la résurrection : les disciples qui ne comprennent pas). Merci à Philippe Lefebvre pour cette note et pour ses traductions qui viennent au plus près du texte grec.

5. Trad. P. L.

6. Voir dans : Philippe Lefebvre, "Joseph, l’éloquence d’un taciturne", ed. Salvator, coll. Bible en main, Paris, 2012, p. 148-152, l’analyse de ce mot "douloureux" ou "souffrants", traduit à tort par "angoissés" et qui renvoie dans l’Ancien Testament à une scène de naissance, celle où Rachel dans le désert met au monde son second fils, Benjamin, et juste avant de mourir le nomme "fils de ma douleur".

7. L’évangile de Matthieu développe largement la responsabilité exercée par Joseph dans la sauvegarde de cette vie immédiatement menacée par le roi Hérode ; il doit immédiatement fuir en Égypte emmenant la mère et l’enfant. Matthieu 2, 13-23.

8. "Le cœur est précisément dans la Bible le siège de l’intelligence, de la compréhension. Marie qui "garde dans son cœur" tout ce qui arrive et le met en lien avec la Parole de Dieu procède à un puissant travail de pensée, elle établit des connections, elle entre dans l’intelligence des desseins de Dieu", Philippe Lefebvre, ibidem, p. 135.
 
9.Cf. 2 Corinthiens 5, 21 : "Celui qui n'a pas connu le péché, il [Dieu] l'a fait pour nous péché, afin qu'en lui nous devenions justice de Dieu."
 
10. Sur ce thème, lire aussi : "La Croix, principe du salut", sur notre site.

11. On peut lire aussi sur notre site : "Femme, pourquoi pleures-tu ?"
 
12. Je ne saurai assez recommander la lecture du livre de Philippe Lefebvre cité plus haut, où ces textes essentiels sont mis en résonance avec d’autres textes de l’Ancien Testament dont ils reçoivent une profondeur et une richesse insoupçonnées. 

LA LETTRE
vous informe
de l'actualité de
LaCourDieu.com

Votre courriel :