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Philippe Lefebvre

Courrier :
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Qui parle au commencement ?

SUITE…

 

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SUITE…

 

26ème Dimanche du Temps ordinaire
 
 
Le corps en Dieu
Marc 9,38-43.45.47-48
 
"Se couper une main, un pied, s’arracher un œil". Que se passe-t-il ? Jésus a-t-il fait un stage chez les talibans ? Est-il en train d’établir une charia chrétienne à base de pratiques cruelles et archaïques ?
 
Le corps dans la Bible : les membres un à un
 
Non ! Jésus parle la langue de la Bible. Dans l’Ancien Testament hébraïque, il n’y a pas de mot  pour désigner le corps dans son entier. On évoque le corps par le membre ou l’organe qui fait le geste principal au moment où on l’envisage. On dit ainsi en Isaïe: "Qu’ils sont beaux les pieds du messager qui porte la bonne nouvelle" (Isaïe 52, 7). On ne présente pas d’emblée le messager avec son corps en déplacement, on parle de ses pieds, occupés à accomplir le geste décisif qui permet ce déplacement. De même, pour exhorter à quelqu’un à passer à l’action, on lui dit : "Fais selon ce que ta main trouvera". Pour l’engager à faire ce qu’il souhaite, on lui demande d’agir "selon ce qui semble bon à ses yeux". Pour exprimer le fait qu’on chante le Seigneur, on montre "la bouche qui dit sa louange", et ainsi de suite. Bien des expressions renvoient, non au corps dans son ensemble, mais à la partie qui va assumer l’action ou la perception du moment : le cœur, les reins, les oreilles, la tête, les doigts, les cheveux…

C’est une manière de prendre au sérieux chaque membre du corps selon son action propre, de faire attention au geste particulier des mains, des pieds, de la tête…  Et ce que l’on examine à chaque fois, de manière précise, c’est comment le corps, partie par partie, membre par membre, va – ou non - appartenir à Dieu. Ma main, mon bras, mon pied passent-ils à Dieu quand ils se mettent en mouvement ? Est-ce qu’ils se meuvent en Dieu ou pas ?
 
L’expérience corporelle de Moïse

Souvenez-vous de Moïse quand il rencontre Dieu au buisson ardent. Le Seigneur lui demande de mettre sa main sous son vêtement, contre sa poitrine ; quand Moïse retire sa main, elle est couverte de lèpre. Puis il la remet contre lui, comme le Seigneur le lui demande, et elle redevient saine quand il la sort (Exode 4, 6-7). C’est cette main que le Seigneur demandera à Moïse d’étendre devant la Mer Rouge pour qu’elle s’écarte (Exode 14, 16 et 21). Moïse a appris, matériellement, que sa main appartient à Dieu, il en dispose avec Dieu. Il apprend de même que sa bouche et sa langue sont à Dieu. Moïse objecte en effet au Seigneur qui l’envoie en mission qu’il a une langue et une bouche pesantes et qu’il est donc incapable de parler en public (Exode 4, 10). Or, Dieu va éduquer Moïse ; il l’invite désormais dans la nuée ou la tente du Rendez-vous pour lui parler et, quand Moïse en sort, il peut répéter les paroles du Seigneur. Le Deutéronome commence même par ces mots : "Voici les paroles de Moïse" : l’homme qui avait une bouche déficiente est maintenant capable de parler de telle sorte que sa parole humaine constitue un livre qui est Parole de Dieu. À la fin du Deutéronome, si l’on traduit littéralement le verset de la mort de Moïse, il est dit qu’il meurt "sur la bouche de Dieu" (Deutéronome 34, 5). La bouche embarrassée de Moïse est rejointe par la bouche de Dieu, elle fait corps avec la bouche divine. Dieu lui fait du bouche à bouche : la parole et le souffle de Moïse se confondent avec le verbe et le souffle de Dieu.

On pourrait multiplier les exemples : les bras étendus de Moïse qui annoncent le bras étendu du Seigneur par lequel il libère son peuple (Exode 17) ; la divine sciatique de Jacob qui signale que Dieu l’a touché à l’intime de sa chair (Genèse 32, 26-33) ; les chevilles de David dont il dit que le Seigneur les a musclées pour qu’il demeure ferme sur le sol (2 Samuel 22, 34 et 37) ; la matrice de Rachel et d’Anne (Genèse 30, 22 et 1 Samuel 1) que le Seigneur a visitée pour qu’elles conçoivent contre toute attente ; la circoncision des mâles depuis Abraham (Genèse 17) qui annonce que l’organe de la génération appartient à Dieu tout particulièrement…
 
Il n’y a de corps qu’avec Dieu
 
Dans tous ces cas, les personnes vivent les expériences concrètes d’avoir un bras-avec-Dieu, une tête-avec-Dieu, un sexe-avec-Dieu. C’est comme si le Seigneur rappelait, encore et toujours : "Vous vous imaginez posséder votre corps et le maîtriser, mais il n’en est rien. Il n’y a pas de corps à proprement parler, s’il n’est pas avec Dieu. Un corps n’est corps que dans son appartenance à Dieu." Telle est l’aventure proposée à la chair dans la Bible depuis la première page où Dieu travaille Adam au corps, lui prélevant une côte pour la bâtir en femme (Genèse 2, 21-22).

Donc si un corps ne passe pas à Dieu, il n’est rien, il ne fait que passer, sans avenir, sans histoire. D’où ces paroles si catégoriques de Jésus : si tu t’aperçois que telle ou telle partie de toi est réfractaire à l’appartenance à Dieu, enlève-la ; jette-la à la poubelle, à la déchetterie – à la Géhenne, si l’on reprend le nom de la décharge de Jérusalem où le feu brûlait les ordures qu’on y portait et où toutes sortes de bestioles venaient en grignoter ce qu’elles pouvaient. Pas de main dignes de ce nom, pas de pied qui en soit vraiment un, pas d’œil qui puisse remplir sa fonction, si chacun de ces membres et organes n’agit pas en Dieu, par Lui et avec Lui. Très concrètement et très divinement, les deux termes étant quasiment synonymes dans la Bible.

La mutation, l’évolution de l’espèce dont parle l’Écriture est cet accomplissement charnel en Dieu. Mon geste devenant geste de Dieu, exécuté avec Lui. La femme au parfum, aux pieds de Jésus, manifeste que son corps à elle est tout entier passé au Christ ; ses gestes sont des gestes divinisés : elle donne l’onction au messie, elle manifeste le corps du Christ.
 
Le corps avec Dieu, transmetteur de vie divine
 
Parce qu’il appartient à Dieu, le corps devient lui-même canal de transmission de la vie divine. Pensons à Élie ou à Élisée : chacun d’eux se couche sur un jeune homme mort. "Les yeux sur ses yeux, la bouche sur la bouche, les mains sur ses mains" dit-on d’Élisée étendu sur le fils de la Shunamite (2 Rois 4, 34). Et d’Élie on précise : "Il se mit aux mesures du garçon" (1 Rois 17, 21), autrement dit : il se configure à ce corps. Par le corps d’Élie qui appartient à Dieu, par le corps d’Élisée qui appartient à Dieu, la vie venue de Dieu se transmet ; les corps morts retrouvent la vie.

Jésus, par ses paroles qui dépassent les bornes, semble fortement agacé dans notre évangile ; pourquoi ?  Parce que, comme on le raconte quelques versets avant notre texte, ses disciples n’ont rien pu faire pour un enfant possédé par un esprit qui le jetait par terre. Comme le dit le père de cet enfant à Jésus : "Tes disciples n’en ont pas eu la force". Jésus s’est alors mis en une violente colère dont il n’est pas encore sorti ; d’où la virulence de son propos : s’arracher main pied ou œil. Il est urgent, martèle Jésus, que la chair, membre à membre, passe en Dieu pour pouvoir déborder de la vie divine sur d’autres chairs en attente de vie et de résurrection.

Le corps du Christ apparaît comme le prototype de ce qu’est un corps plongé tout entier en Dieu. Il serait intéressant de faire la liste de tous les membres et organes de Jésus mentionnés dans les évangiles et de constater à chaque fois comment ils sont vecteurs de vie, comment ils manifestent dans leurs gestes les gestes vivifiants du Père. Pas besoin pour Jésus d’arracher son pied ou sa main comme s’ils étaient extérieurs à Dieu ; mais ses pieds et ses mains sont transpercés et son corps est livré. C’est à ce prix que sa chair nous transmet la vie en plénitude et configure nos corps à son corps.
 
Philippe Lefebvre 09 12
 

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