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Philippe Lefebvre

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26ème Dimanche du Temps Ordinaire

Même quand il est mort
son enfermement dure encore
Luc 16, 19,31


Parler à la hauteur de la réalité expérimentée


Il y a certaines attitudes humaines dont on ne peut parler qu’en dépassant les bornes. Sinon, on risque d’adoucir ce qui demanderait pourtant à être dit sans aménagement, on mitige, on négocie. Ne jamais faire attention aux autres, vivoter dans sa bulle sans y être entamé fait partie de ces attitudes épouvantables, catastrophiques. Pour évoquer cela, Jésus met en branle le ciel et la terre, le monde présent et le monde à venir, il convoque Abraham, Moïse et les anges, il montre un abîme ouvert, un brasier dévorant et termine sur la résurrection. N’est-ce pas un peu trop pour simplement évoquer un type égoïste qui profite de ses ressources ? Non. Jésus ne fait pas seulement une critique psychologique ou sociale, il dévoile un enfermement de fond, un choix d’existence qui exclut tout autre de son horizon. Et pour lui, c’est un désastre absolu, la négation même de la vie. C’est aller au rebours de ce que Dieu a voulu, à savoir le contact qui expose, la relation qui bouleverse, la rencontre qui transfigure. Dans la parabole qu’il met en scène, il lance un appel urgent, angoissé : si vous n’êtes jamais titillé par le souci des autres, si vous restez dans votre monde clos, alors vous êtes incompatibles avec Dieu ; car Dieu, Lui, vit dans la communion et l’échange du Père, du Fils et de l’Esprit, Il fait déborder son être et son amour sur les créatures qu’il a suscitées.

Le riche inchangé

Notre riche anonyme est diablement obstiné. On serait prêt à compatir avec lui à cause de ses tourments, mais son attitude est rebutante : il continue à penser surtout à lui et à donner des ordres à tout le monde. Voit-il le patriarche Abraham en personne, sa première réaction n’est pas de le vénérer, mais de lui demander un service : qu’il délègue Lazare1 pour qu’il vienne le rafraîchir dans sa fournaise. Abraham lui a à peine répondu que cela était impossible que le riche lui donne un nouvel ordre : « Envoie Lazare auprès de mes frères ». Abraham, une fois de plus, lui explique que cela serait inutile, mais notre riche lui rétorque vertement : « Non, père Abraham, mais… ». En tout cela, il ne fait aucun retour sur lui-même, il n’accorde aucun regard neuf sur Lazare qui n’existe tout au plus pour lui que comme un larbin. Sa situation dramatique n’occasionne aucune réflexion, n’ouvre en lui aucune faille : il a toujours raison et considère tout être alentour comme asservi à ses volontés.

Un au delà si proche

On peut être dérangé par l’imagerie de l’au delà dans notre texte : ce passage est de fait une des sources de la représentation de ce qui deviendra l’enfer chez les Chrétiens. Jésus utilise ici des représentations qui se mettent à devenir courantes dans le judaïsme de son époque : on imagine le monde qui vient en tenant compte de l’importance des choix fondamentaux faits durant cette vie2. Quand aujourd’hui nous sommes confrontés à cette mise en scène « infernale », il convient de rester dans la perspective de Jésus ; il propose, non un enseignement dogmatique sur le paradis et l’enfer, mais bien une parabole : autrement dit un récit révélant une vérité qui nous concerne maintenant.

Les conditions faites à l’un et à l’autre des protagonistes de cette histoire ne constituent d’une certaine manière rien d’autre que ce qu’ils ont connu3. Le riche est toujours aussi enfermé dans son moi intouchable : l’abîme entre lui et les autres n’est pas un châtiment, il révèle au contraire le fossé que ce riche avait creusé autour de lui pour se tenir à distance de son prochain. Lazare quant à lui jouit de la seule richesse qu’il ait jamais eu : être « fils d’Abraham ». Il appartient au peuple issu du patriarche et il trouve dans la plénitude ce père « auquel il a été réuni » selon une formule biblique courante. Et puis, comme Jésus le dit ailleurs, il est accompagné par des anges qui manifestent quel statut il a aux yeux de Dieu4.

Vérité

Bref, l’un a perdu son décorum, l’autre n’a plus les stigmates de l’indigence : chacun apparaît dans sa vérité. Jésus lutte sans cesse contre l’hypocrisie, les faux semblants, les petites manières qui donnent le change. Il propose ici de porter sur la réalité humaine un regard essentiel : qui est qui, une fois que sont tombés les camouflages fabriqués ou les flétrissures imposées ? Toute la Bible – la Loi et les Prophètes5 – sont une éducation du regard afin de voir ce qui est à voir, sans atténuation, sans compromis. C’est que, devant le Christ ressuscité, nous serons révélés dans notre vérité fondamentale – ou plutôt : nous le sommes d’ores et déjà.

Philippe Lefebvre 09 13

[1] Le riche est anonyme, le pauvre est riche de son nom – c’est le seul personnage d’une parabole qui ait un nom. Lazare est une adaptation de l’hébreu Éléazar : « Dieu est secourable ».
[2] Dans des écrits juifs composés un peu avant ou après le 1er siècle (ce que l’on appelle parfois « la littérature intertestamentaire »), se fait jour un intérêt pour la vie dans l’au-delà : les situations s’inversent, un jugement se fait, des gouffres s’ouvrent, des anges sont présents.
[3] Les situations s’inversent entre Lazare et le riche, mais en fait elles procèdent de ce que chacun a vécu et elles présentent plus de continuité qu’il ne semble. Sur cette logique que nous appelons de l’inversion ou du retournement – et qui mérite d’être plus finement analysée -, on relira les Béatitudes et leur suite (Luc 6, 20-26) : « Heureux vous qui pleurez », « malheureux les riches ».
[4] Les anges emportent Lazare auprès d’Abraham. Jésus dans les évangiles souligne la présence des anges auprès des plus humbles. On ne doit pas mépriser les « petits » de ce monde car leurs anges sont en présence de Dieu constamment (Matthieu 18, 10).
[5] Jésus répète cette formule (« La Loi et les prophètes ») jusqu’au bout de l’évangile (cf. Luc 24, 25.27.44). Évoquant la vie dans l’au delà, il nous ramène en fait à ce que Dieu a toujours dit dans l’Écriture et qui concerne notre quotidien : le souci et l’amour du prochain comme accomplissement de la Loi de Vie (Luc 10, 25-37)
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