|

Viviane de Montalembert
Précédemment :
♦ Noël aujourd'hui !
♦ La Mater dolorosa
♦ La pénitence comme une fête
♦ Le Christ Roi
|
Heureux vous les pauvres…
malheur à vous les riches !
« Malheur à vous les riches… », le thème est d’actualité. On dit qu’en France les riches ne sont pas aimés. « À partir de quelle somme est-on riche ? », c’est la question posée, avec toujours plus ou moins ce relent de jalousie qui fait le débat nauséabond. Aussi se hâte-t-on, lisant cet évangile, d’ajouter : « de cœur ! » – « pauvres » ou « riches… de cœur ! » –, qui met les mots à distance, au risque de les édulcorer.
« Alors Jésus, levant les yeux sur ses disciples… ». Le moment ici est important, c’est un commencement. Jésus a passé la nuit en prière, puis il a choisi les douze et leur a donné le nom d’« apôtres » – des « envoyés » (v. 13). Or, voici maintenant qu'il les regarde et réclame leur attention. C’est sa première leçon, celle qui commandera toutes les autres. « Il dit :
Heureux, vous les pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous.
– Heureux, vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés.
– Heureux, vous qui pleurez maintenant, car vous rirez.
– Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent et vous excluent, quand ils insultent et rejettent votre nom comme méprisable à cause du Fils de l’homme. Ce jour-là, réjouissez-vous, tressaillez de joie, car alors votre récompense est grande dans le ciel ; car c’est ainsi que leurs pères ont traité les prophètes.
Malheur à vous, les riches, car vous avez votre consolation !
– Malheur à vous qui êtes repus maintenant, car vous aurez faim !
– Malheur à vous qui riez maintenant, car vous serez dans le deuil et vous pleurerez !
– Malheur à vous lorsque tous les hommes disent du bien de vous, car c’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les faux prophètes. » (Luc 6, 20-26)
Notons que « pauvres » et « riches » ici ne sont pas des qualificatifs qui feraient la richesse et la pauvreté quantifiables, mais des substantifs. Ce sont des noms, qui désignent des personnes – hommes et femmes – réparties en deux groupes distincts et dont le sort d’avance nous est connu : aux uns est attribué le royaume, aux autres leur consolation. Bien loin d’adoucir l’opposition entre « pauvres » et « riches », Jésus ainsi la radicalise.
Suivent deux séries, de trois scénettes chacune, qui précisent les critères d’appartenance à l’un ou l’autre groupe. Ainsi les pauvres indifféremment sont ceux qui pleurent, qui ont faim, qui subissent l’exclusion, la haine, le mépris ; tandis que les riches sont les repus, ceux qui rient – qui « ricanent » dit le psaume*–, et ceux universellement qui sont adulés.
Or ces pauvres-là, dans même mouvement qu’ils ont faim, qu’ils pleurent, qu’ils sont haïs, exclus et méprisés « à cause du Fils de l’homme », bientôt sont rassasiés ; tressaillant de joie, ils rient. Précisons que le futur des verbes ici n’est pas à entendre selon sa valeur temporelle – qui renverrait la rétribution à un temps ultérieur –, mais selon sa valeur modale, comme actant la passage directement de ce qui précède à ce qui suit. Aussi est-ce tout naturellement que, dans leur pauvreté marquée par le manque, ils font cause commune avec le Fils, connu pour n’avoir rien à soi qu’il ne reçoive du Père, dans la jubilation du Saint-Esprit. Avec lui et par lui entrant dans la danse, dès aujourd’hui et de milles manières, ils reçoivent leur récompense.
Alors que les « riches », dans le même temps qu’ils sont pleins d’eux-mêmes et de leur avoir, se montrent incapables de recevoir, rien ni personne. N’attendant rien au-delà d’eux-mêmes, ils ont des vies arrêtées, sans avenir ; leur « récompense » même, qui n’est pas reçue du ciel, bientôt disparaitra. Alors ils auront faim, ils seront dans le deuil. Ils pleureront.
Bien loin d’être affaire d’héritage ou de compte-en-banque, « pauvres » et « riches » dans cet évangiles sont des marqueurs identitaires** : au creux de chaque être humain, hommes et femmes, ils pointent une disposition de fond – un ethos –, un mode d’être au monde qui, dès le premier instant, devant Dieu reçu. ou. rejeté. mystérieusement se détermine.
Viviane M 01.25
* Psaume 1, 1 ** Ce sujet est largement développé dans : Des morts et des vivants. La Bible et la question du mal, aux Éditions du Cerf.
|