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Viviane de Montalembert

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De l'impuissance
au principe de la décision morale


Charlie Hebdo

À l'automne 2020 s'est tenu à Paris le procès d'assises destiné à juger les complices de la tuerie de Charlie Hebdo.

"C’est l’impuissance qui est le plus dur à traverser. Je me suis sentie emplie de culpabilité"1, explique Corinne Rey – dite "Coco" –, venue à la barre témoigner de sa participation à la tragédie. C'est elle qui a tapé le code et ouvert la porte aux tueurs de Charlie Hebdo ; elle – qui se dit "athée" – qui a mis un genoux à terre devant les terroristes pour les supplier de lui laisser la vie sauve ; elle qui s'est entendu dire : "C'est Charb ou toi !" et qui a choisi sa vie plutôt que celle de l'ami ; elle qui dit l'avoir fait pour sa fille et les a tous livrés au carnage, ceux-là qui avaient eux aussi une famille, des amis, des gens qui les aimaient – une réalité que, d'ailleurs, elle ne nie pas : "C’est toujours difficile de parler de soi, de sa vie, de sa fille, quand d’autres ont perdu un père, un frère. Je ne suis pas blessée, je n’ai pas été tuée", reconnaît-elle.

Comment revient-on de cela… et même, en revient-on ? "J’étais comme dépossédée de moi", se risque-t-telle. L'image est celle d'une femme qui a traversé le feu et s'y est carbonisée. On a pitié, bien sûr. Qui voudrait en passer par là ? Et chacun de s'interroger : À sa place, qu'aurais-je fait ? "Avec un psychologue, Coco a travaillé sur sa culpabilité", note le journaliste. "Au bout de deux ans, je me suis sentie mieux pour me dire que ce n’est pas moi la coupable là-dedans. Les coupables sont les terroristes islamistes". Pas responsable, donc… pas coupable.

Aussi l'opinion s'est-elle sentie tenue de l'innocenter… l'innocenter mais non lui pardonner, car le pardon eut exigé l'aveu, lequel ne va pas sans la reconnaissance du libre-arbitre – à rebours de l'impuissance ici invoquée, à décharge.

Culpabilité et responsabilité ont formé pendant des siècles un couple indépassable. Mais voilà que notre époque a forgé un nouveau concept : le sentiment de culpabilité – une culpabilité fictive, en quelque sorte, et dont il faudrait se débarrasser – qui a pris le pas aujourd'hui sur la culpabilité réelle et produit ce tour de passe-passe de transformer l'auteur en victime, le dédouanant de sa responsabilité dans l'acte commis – et par là-même le délestant de ce qui fait de lui ou elle fondamentalement un être humain : sa liberté. Reste alors une question à se poser : innocentant l'auteur au mépris des faits, lui offre-t-on véritablement de vivre en paix le reste de sa vie ?

"Toi tu peux… moi je ne peux pas !"

Bien des années auparavant l'abbé Jean-Bernard, un jeune prêtre luxembourgeois, est détenu à Dachau ; son histoire a fait l'objet d'un film de Volker Schlöndorff : Le neuvième jour.

Ce prêtre est repéré par les autorités du camp et renvoyé pour neuf jours dans sa famille au Luxembourg, avec pour mission d'user de son influence auprès de son évêque afin de le convaincre de collaborer avec l'occupant – assortie d'une mise en garde : s'il profite de l'occasion pour s'enfuir, ce sont ses compagnons de détention qui en paieront le prix !

Jean-Bernard, durant ces neuf jours, est reccueilli, soigné et réconforté par les siens, mais il ne se résout pas à accomplir la mission prescrite. Passé ce délai, il devra donc repartir vers l'enfer du camp. À son frère, qui trafique avec les nazis et s'offre de lui faciliter l'évasion, il ne sait que répondre : "Toi, tu peux… moi, je ne peux pas !" – pas au prix de la vie de ses compagnons, entend-on.

"Moi, je ne peux pas" ! Là encore : l'impuissance, mais pour une toute autre décision cette fois. La question ici n'est pas de juger qui a fait bien et qui a fait mal, mais de cerner au plus près l'impulsion qui, dans ces moments d'intense désarroi, emporte la décision. Car il est faux de dire qu'une personne, quelle que soit sa situation, puisse être "dépossédée" d'elle-même. Qu'il suffise pour s'en convaincre d'observer ceux qui perdent un peu la tête ou qui sont atteints par la maladie d'Alzheimer : il n'est pas rare d'en voir certains devenir colériques – et on l'attribue à la maladie ! – alors que d'autres se révèlent étonnamment doux. Comment l'expliquer, sinon que chacun d'eux ne sait alors donner que ce qu'il est – et ce qu'il a toujours été – sans plus pouvoir tricher ?

Se soucier d'autrui plus que de soi-même, de la même manière ne s'improvise pas. D'où l'on voit que le bien – de même que le mal – dans ces moments d'extrême dénuement se fait comme "par défaut", dans une radicale impuissance à contredire une disposition de fond, un habitus diraient les anciens, qui chez l'être humain homme ou femme s'affirme comme l'expression de toute une vie. 

Viviane de Montalembert 02/2021

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